Comment le secteur maritime peut-il transformer ses engagements environnementaux en investissements viables, en évolutions opérationnelles et en résultats mesurables ? C'est cette question qui a guidé les débats du Green Shipping Day 2026, organisé le 23 septembre à Nice.
Réunissant des armateurs, des ports, des chantiers navals, des autorités publiques, des chercheurs, des experts financiers et des organisations environnementales, l'événement a permis d'examiner les conditions concrètes d'une transition maritime plus durable, de la coopération internationale au tourisme bleu, en passant par le financement, la circularité et la certification environnementale.
La session d'ouverture a mis en lumière les avancées de la coopération internationale en matière d'environnement, mais aussi les défis qui restent à relever.
Le Sanctuaire Pelagos, aire marine protégée partagée entre la France, l'Italie et Monaco, en a fourni une illustration concrète. Léa Glâtre, représentante de la Fondation Prince Albert II de Monaco, a présenté les ambitions du Consortium Pelagos pour la période 2025-2029, notamment sa volonté de traduire les connaissances scientifiques en mesures efficaces de conservation.
Maria Betti, secrétaire exécutive de l'Accord Pelagos, a souligné la nécessité d'associer les opérateurs maritimes à la recherche de solutions, en reconnaissant leur expertise opérationnelle et leur capacité à contribuer aux dispositifs d'observation et à la collecte de données.
Au nom du cluster maritime italien, Laurence Martin a salué les progrès accomplis grâce à la coopération entre les trois pays, tout en rappelant les difficultés qui subsistent pour concilier protection effective de la biodiversité et compétitivité du secteur maritime.
La session a également ouvert une perspective plus internationale. David Bolduc, Président -directeur général de Green Marine International, a présenté les orientations stratégiques de l'organisation, notamment le renforcement de son identité internationale et d'une reconnaissance plus large de son programme volontaire de certification environnementale.
La table ronde consacrée au tourisme bleu a abordé un enjeu croissant pour les destinations maritimes : si l'amélioration de la performance environnementale des navires est indispensable, elle ne suffit pas à réduire l'ensemble des pressions liées aux activités touristiques.
Stéphanie Lericollais Moreau, représentante Europe de la Cruise Lines International Association (CLIA), est revenue sur les investissements réalisés par le secteur de la croisière dans des technologies plus performantes, notamment l'alimentation électrique à quai et les carburants alternatifs. Leur déploiement reste toutefois conditionné à la disponibilité d'infrastructures portuaires adaptées et à l'approvisionnement en carburants. Les exemples de Dubrovnik et du secteur Nice–Villefranche ont également illustré la contribution du secteur à une gestion concertée des flux de visiteurs avec les collectivités locales.
Marisa Costa, responsable du développement durable chez MysticInvest, a expliqué comment les navires de plus petite capacité peuvent offrir davantage de souplesse dans l'organisation des escales et des activités proposées aux passagers. La taille du navire ne constitue cependant pas, à elle seule, un gage de meilleure performance environnementale : les impacts doivent être appréciés à partir d'indicateurs adaptés.
S'appuyant sur une expérience menée à Chypre, Xenia Loizidou, directrice d'ISOTECH, a montré comment une coopération structurée entre autorités publiques, entreprises et autres parties prenantes peut transformer des engagements individuels en actions coordonnées.
Lucile Courtial, Secrétaire exécutive de Beyond Plastic Med, a abordé la pollution plastique sous un autre angle. Plutôt que de privilégier le seul recyclage, elle a insisté sur la nécessité de réduire les plastiques à la source, d'identifier les usages superflus et d'associer les salariés à des changements concrets. Ella a souligné ainsi une stratégie de réduction plastiques allant de pair avec une réduction de couts d’exploitation.
Ces différentes contributions ont souligné l'importance d'une approche à l'échelle des destinations, articulant activités maritimes, infrastructures portuaires, communautés locales et gestion environnementale.
La table ronde consacrée au financement a examiné les raisons pour lesquelles des projets environnementaux prometteurs peinent parfois à attirer les investisseurs.
Olivier Challine, associé chez Stream Avocats & Solicitors, a illustré les difficultés rencontrées par les projets maritimes innovants, notamment les navires recourant à la propulsion vélique. Des coûts d'investissement initiaux plus élevés, des dépenses d'exploitation difficiles à anticiper et l'absence de marché de revente établi compliquent l'évaluation des risques à long terme par les financeurs. La fiabilité des données et la sécurisation des engagements commerciaux sont donc essentielles.
Géraldine Andrieux, fondatrice et Directrice générale de Blumorpho, a défendu une approche du financement à l'échelle de l'écosystème maritime. Les nouvelles technologies de propulsion, l'électrification des ports et les infrastructures énergétiques nécessitent des investissements impliquant de multiples acteurs, qui ne bénéficient pas nécessairement des mêmes retombées économiques. Elle a notamment souligné l'intérêt de combiner garanties publiques, capitaux privés et projets coordonnés pour lever ces obstacles.
La question se complexifie encore lorsqu'il s'agit de financer la protection de la biodiversité.
Marie-Aude Sévin, Directrice chez BlueSeeds, a rappelé que les bénéfices environnementaux ne génèrent pas nécessairement de revenus financiers directs. La protection des ressources naturelles crée une valeur collective, mais soulève des questions fondamentales : qui finance la conservation, comment répartir les coûts et quel rôle les décisions publiques doivent-elles jouer ?
Clément Lavigne, fondateur de RegenSea Advisory, et Olivier Challine ont également souligné l'importance d'intégrer les bénéfices économiques, environnementaux et sociaux dans l'évaluation des projets et des risques associés.
Les échanges ont ainsi mis en évidence le besoin de cadres réglementaires plus prévisibles, de données environnementales comparables et de modèles économiques capables d'aligner les intérêts des investisseurs, des opérateurs et des bénéficiaires.
La table ronde consacrée à la circularité a soulevé une question très concrète : comment les décisions prises lors de la conception et de la construction d'un navire peuvent-elles faciliter, plusieurs décennies plus tard, la récupération, le réemploi et le recyclage de ses matériaux ?
Rosanne van Houwelingen, représentante du projet européen Horizon Europe CirclesOfLife, a présenté les travaux engagés autour d'un passeport du cycle de vie du navire, destiné à améliorer la traçabilité des matériaux, des composants et des substances dangereuses tout au long de son exploitation. Un tel outil pourrait faciliter la maintenance, le réemploi et le recyclage. Plusieurs questions restent néanmoins à résoudre, notamment la propriété des données, leur confidentialité et leur mise à jour.
Marc Bonazountas, Directeur général d'EPSILON International et représentant du projet Horizon Europe EcoShipYard, a insisté sur la nécessité de faire déboucher les projets de recherche et d'innovation sur des solutions effectivement adoptées par l'industrie maritime.
Mary Ntamark, représentante de l'International Marine Contractors Association (IMCA), a souligné le rôle déterminant des achats. Pour que les matériaux et composants réemployables trouvent leur place dans les pratiques industrielles courantes, la circularité doit être intégrée aux spécifications techniques et aux contrats, sans compromis sur les exigences de sécurité et de fiabilité.
Vincent Guerre, représentant de SEA Europe, a replacé ces enjeux dans le contexte de la compétitivité industrielle européenne. Une coopération renforcée au sein de la chaîne de valeur maritime pourrait permettre d'identifier les besoins communs d'investissement, d'optimiser l'utilisation des ressources et de soutenir le développement de solutions industrielles viables.
Pour Green Marine Europe, Cherif Belgaroui, Directeur de programme, a expliqué comment la certification environnementale pourrait contribuer à traduire les résultats de la recherche en améliorations concrètes, notamment à travers la poursuite des travaux sur les indicateurs de performance environnementale des chantiers navals.
Le débat a également fait apparaître des points de vue différents sur l'équilibre à trouver entre démarches volontaires et exigences contraignantes, illustrant plus largement les défis liés à la généralisation des pratiques circulaires dans l'industrie maritime.
La dernière session s'est intéressée à la manière dont les organisations maritimes peuvent démontrer l'amélioration de leurs performances environnementales dans la durée.
Antidia Citores, Directrice générale de Green Marine Europe, a souligné le développement du programme européen, qui rassemble désormais plus de 100 membres dans 14 pays, ainsi que son ouverture récente aux ports. Elle a présenté la certification comme un référentiel évolutif associant indicateurs de performance environnementale, vérification indépendante et amélioration continue.
Daniel Dagenais, Président-directeur général de NEAS et récemment nommé Président du conseil d'administration de Green Marine International, a mis en avant l'intérêt des échanges entre participants européens et nord-américains, notamment pour partager les expériences et renforcer la reconnaissance internationale du programme.
SOCATRA a souligné l'intérêt de six cycles consécutifs de certification pour soutenir l'amélioration des performances environnementales et l'innovation. CORSICA linea a insisté sur l'importance de prendre en compte un large éventail d'impacts environnementaux et d'associer les équipes à terre comme les équipages à la mise en œuvre des mesures environnementales.
Pour LISNAVE, la certification permet de structurer une progression annuelle complémentaire aux exigences réglementaires et aux normes ISO, en aidant le chantier naval à identifier ses priorités et à valoriser ses progrès.
Les ports de Santander et de Cartagena ont présenté leurs priorités environnementales respectives, notamment l'alimentation électrique à quai, l'adaptation au changement climatique, la protection de la biodiversité et la coopération avec les acteurs scientifiques.
Ces exemples ont montré comment un référentiel commun de certification peut accompagner l'amélioration continue dans différents métiers maritimes, tout en tenant compte de leurs contraintes opérationnelles spécifiques.
Plusieurs défis ont traversé les discussions tout au long de la journée : le déploiement des nouvelles technologies dépend de la disponibilité des infrastructures et de modèles économiques viables ; la protection de l'environnement exige une coopération dépassant les initiatives individuelles ; et la circularité doit être pensée à l'échelle de l'ensemble du cycle de vie industriel.
Les échanges ont également montré que la fiabilité des données, les mécanismes de financement et les cadres réglementaires sont indispensables, mais que les progrès dépendent avant tout de la manière dont ces différents éléments sont articulés sur le terrain.
Le Green Shipping Day 2026 a permis de confronter ces enjeux, de partager des expériences opérationnelles et d'identifier les conditions d'une action environnementale plus efficace.
La prochaine édition du Green Shipping Day se tiendra le 20 octobre 2027, au Port de Bilbao, en Espagne.
Pour approfondir les échanges des deux ateliers organisés l'après-midi, retrouvez nos articles consacrés au bruit sous-marin et aux risques de collision entre navires et cétacés, ainsi qu'à la résilience des ports et de leurs infrastructures.
Photo : Sam Glazier